C'est un brave paysan qui a l'honneur d'avoir un énarque comme voisin. Un jour d'été, ce dernier arrive dans la cour de la ferme et entame la conversation avec l'homme de la terre, dans le dessein d'être utile en proposant ses bras.

Jaugeant l'homme de bureau, le fermier décide de s'amuser un peu et désigne un beau tas de fumier en limite de champ : "Ben, vous pourriez pt'être prendre la fourche qu'est là et étaler l'fumier sur la parcelle."

Une demi-heure plus tard, notre brave homme estime que la blague a assez durée et retourne voir son voisin qu'il trouve, à sa grande surprise, en train de terminer son ouvrage.

Ce dernier, tout heureux d'avoir rendu service, souhaite un autre chantier. Un peu penaud, le paysan lui montre un tas de pommes de terre disposé à l'ombre d'un bâtiment : "Pour finir mollo, j'vous propose de trier l'tas d'patates que v'la. Vous en faites un tas d'petites, un tas d'moyennes et un tas d'grosses."

Après avoir vaqué à ses occupations le reste de l'après-midi, le fermier retourne auprès de l'énarque pour voir comment il occupe son temps. Mais cette fois, l'ouvrage n'a pas progressé et il trouve son hôte en pleine réflexion devant un tubercule : "petite ? moyenne ? grosse ?".

"Ben dites-moi, vous les gens de l'administration, quand il s'agit de répandre la merde autour de vous, vous êtes très fort, mais pour ce qui est de prendre une décision...".

Et oui, à chaque fois que je me retrouve à trier nos pommes de terre, je ne peux m'empêcher de penser à cette blague. Mais le pire, c'est que je ne tiens pas le rôle du paysan !

En fait, je ne cherche pas à les classer par tailles mais en fonction de leur avenir : les plus jolies sont réservées à la ventes et les irrécupérables au tas de fumier. Celles qui ont un bon gabarit serviront de semences au printemps prochain et le reste alimentera la famille et les animaux.

Le jeu ne prend toute sa saveur que quand la récolte n'est pas fameuse, comme cette année. Car si vous ne voulez pas tout jeter, vous devez assouplir vos critères de sélection et vous prenez alors le risque de laisser passer des patates qui feront pourrir votre réserve si laborieusement constituée.

tri patates

Car la pomme de terre est un des aliments de base de l'hiver et il faut donc réussir à en conserver une bonne quantité si l'on souhaite fournir quelques familles. D'où la taille des surfaces cultivées et le travail pour les récolter (pour 5 mois d'hiver, à 2,5kg par semaine, il faut une 1/2 tonne de patates pour 10 familles !).

Et cette année a été assez chaotique.

Tout d'abord au niveau climatique, avec un printemps très chaud et très sec pendant la croissance de la plante, suivi d'un mois de juillet très pluvieux qui a détrempé les tubercules.

Ensuite au niveau organisationnel, puisqu'un indélicat à profité de la nuit et des chénopodes (un jour, il faudra que je parle des plantes sarclées "nettoyantes" !) pour commencer à prélever sa part. Du coup, n'ayant pas la force d'aller planquer en bordure de champ (le soir, à 10h, je ronfle), j'ai décidé d'aller dormir sur place dans le camion pour préserver notre récolte le temps que le terrain devienne praticable pour la récolte.

Je vous laisse imaginer l'humeur familiale quand, en plus des 70 heures hebdomadaire, je devais découcher pour nous protéger du vol. Seul le chien était content d'avoir le droit de dormir avec moi ;- D !

Heureusement, 2 familles nous ont prêté main forte. En premier lieu, Marie et Vincent, que nous avons rencontré quelques mois plus tôt et qui, pour soutenir notre projet, nous ont fait don d'une belle remorque en bois à 2 essieux. Souhaitant participer à notre première tentative "d'extraction", ils sont venus avec leurs jeunes enfants et leur bonne humeur pour nous redonner du courage.

guihéneuf

Pressez d'en finir avec cette garde ridicule, nous avons attaqué l'arrachage le plus tôt possible mais le terrain détrempé ne supportait pas le tracteur. Nous avons donc travaillé à la bêche, mais le cœur à beau être vaillant, les rangs sont longs. Au final, même si le travail était à peine entamé, notre sourire était revenu, porté par la joie de vivre de cette fratrie.

Même le moral ne fait pas tout et il nous fallait toujours rentrer nos patates. Aussi, dès que notre emploi du temps et le climat nous le permettait, nous retournions au champ. Et c'est lors d'un de ces épisodes que Caroline et Jean-Philippe sont passés nous rendre visite. Comprenant notre infortune, toute la petite famille s'équipa pour venir nous aider.

bailly

La encore, le chantier ne fut pas terminé, mais l'emploi de l'arracheuse de pommes de terre nous facilita la tâche.

Au final, nous avons mis plusieurs semaines pour tout sortir de terre, certaines zones humides restant réfractaires. Mais cela aura permit d'occuper mon beau-père quelques heures ;-D !